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Interview Jean-Michel Aulas

Publié le 08 mai 2020 à 16:10:00
Interview Jean-Michel Aulas
L’Olympique Lyonnais s’oppose à l’arrêt prématuré du championnat par la LFP qui pourrait aussi pénaliser gravement le football français. Jean-Michel Aulas à travers différents thèmes donne sa vision de l’impact de cette décision lourde de conséquences sur le football français et européen, la situation en France, l’intérêt général du football français.

La pandémie qui frappe le monde

« Certains ont osé dire que nous nous battons seulement pour des millions. J’ai été profondément choqué par ces propos. Par le biais d’OL Fondation, nous avons été le premier club en France à agir et nous avons réussi à collecter via une plateforme de financement participatif plus de 500 000 euros pour aider notre communauté et faire des dons aux chercheurs, médecins, malades, sans abris... Dernièrement, à l’initiative du département du Rhône, l’Olympique Lyonnais a décidé d’offrir 70 tablettes numériques aux 49 structures du département, afin de permettre aux bénéficiaires de pouvoir communiquer avec leurs familles et leur entourage, via des appels vidéo. On nous a habillés en quémandeurs d'argent, c'est profondément injuste. L’OL a une pensée permanente pour tous les médecins, pour tous les chercheurs, pour le personnel hospitalier et aussi pour tous ceux qui travaillent avec la Fondation OL qui a été la première à délivrer des dons. »

 

« Seuls la Belgique, le Luxembourg, les Pays Bas, Gibraltar et la France ont pris la décision d’arrêter leur championnat. »

 

Le retour du football en Allemagne et bientôt dans d’autres pays européens

« Avant-hier (NDLR : mercredi 6 mai), la Bundesliga a pris un certain nombre d’orientations qui ont été confirmées par Madame Merkel. J’avais une réunion avec l’ECA. Il y avait cinquante et un pays européens présents ou représentés. Seuls la Belgique, le Luxembourg, les Pays Bas, Gibraltar et la France ont pris la décision d’arrêter leur championnat. Certains pays ont eu des situations aussi importantes qu’en France et parfois plus exacerbées que chez nous. Ils trouvent pourtant des solutions. Les compétitions européennes, avec deux clubs français encore en course, sont maintenues pour le mois d’août. Non seulement la décision prise en France est une catastrophe pour l’économie du football français mais, au-delà de cela, il y a un sentiment d’injustice pour le PSG et l’OL. Nous devrons affronter des clubs préparés alors que nous n’aurons pas pu le faire.

Les compétitions féminines sont aussi maintenues. On va jouer contre le Bayern qui continue de s’entraîner.  Nous sommes le seul club européen qualifié dans toutes les compétitions de l’UEFA (LDC, WLDC, YL). On aimerait continuer la compétition avec les mêmes avantages que nos concurrents qu’on va rencontrer. L’UEFA a donné un certain nombre de consignes : ne pas se précipiter et faire jouer le mérite sportif jusqu’au bout. »

 

Sur la décision d’arrêter le football en France

« Il faut repartir de la genèse de cette affaire et notamment des déclarations d’Edouard Philippe mais également de Madame la Ministre des Sports qui a très bien défini les choses. Elle a dit : « sur le scénario proposé par la LFP, il y avait une deadline qui était celle du 3 Août, date imposée par l’UEFA. ». Après vérification et confirmation par l’UEFA et l’ECA, on a eu la confirmation qu’il n’y avait pas eu cette date imposée par l’UEFA. Aujourd’hui, un certain nombre de championnats imagine terminer courant août et peut être même début septembre. A partir de là il aurait été possible, non pas de démarrer le 14 mai ou le 2 juin, mais d’attendre. Il fallait attendre le protocole sanitaire qui convenait au Ministre de la Santé, de voir comment les Allemands ont réussi le retour à l’entraînement individuel puis collectif, puis d’observer, à partir d’un protocole qui est extrêmement précis et très protecteur pour les athlètes et pour les staffs.

Si on avait étudié le protocole sanitaire développé par les allemands et celui travaillé par l’ECA, probablement que la décision d’arrêt n’aurait pas été prise tout de suite. On aurait attendu comme l’ont fait les autres pays et puis, au gré des contacts européens des ministres des sports, on aurait probablement trouvé une solution qui aurait été différente de celle qui été trop hâtivement définie lors du bureau et du CA de la Ligue le 30 avril.

Il fallait aussi sécuriser l’ensemble des recettes du foot français, ce qui n’a plus été le cas à partir du moment où il y a eu une décision de Canal + d’arrêter de manière tout à fait impérative le championnat pour ne pas avoir à payer les 300 millions qui restaient à devoir, avec les autres opérateurs, au football français. Ceux qui ne voulaient pas payer ont activé la décision d’arrêter. Ceux qui devaient décider s’appuyaient sur la décision des diffuseurs de ne plus diffuser pour prendre une décision qui était beaucoup trop prématurée. »

 

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« Le football français n’est pas sûr de se remettre de cet arrêt prématuré. Rien ne méritait qu’on prenne une décision d’arrêter. »

 

Sur la proposition de Play offs

« J’avais imaginé, mais on n’a pas daigné regarder cette proposition, qu’on puisse, en parfait accord avec l’UEFA, trouver au mérite sportif une solution qui, peut-être, n’impliquait pas les onze dates de championnat qui avaient été déterminées mais qui aurait permis de redémarrer début août, comme l’a dit Edouard Philippe. Le Président Le Graet dit bien qu’en août on va pouvoir disputer les finales de coupes nationales. »

 

Sur les conséquences de l’arrêt du football professionnel en France

« C’est vrai que peu de clubs avaient pris conscience de ce qui allait arriver, c’est-à-dire une catastrophe économique. Le football français n’est pas sûr de se remettre de cet arrêt prématuré. Rien ne méritait qu’on prenne une décision d’arrêter. J’estime qu’il y aura entre 700 et 900 millions de déficit. L’Etat français a accordé un PGE de 235 millions d’euros à la Ligue. C’est formidable, comme le fait que l’Etat ait accordé un chômage partiel pour les sportifs. L’Etat doit être remercié pour ces dispositions. Mais c’est un prêt et il faudra le rembourser. Je ne sais pas si tous les clubs vont pouvoir s’en remettre. »

 

Sur un scénario de reprise prochainement si les conditions sanitaires le permettent

« Pourquoi ne pourrait-on pas revenir en arrière ? Si l’UEFA appelle la Fédération et la Ligue pour regarder exactement ce qui a été dit, à savoir que la date du 3 août n’a jamais été une obligation pour la LFP… L’UEFA a indiqué qu’elle serait amenée à prendre des décisions pour des pays qui auraient pris des initiatives différentes de ce qu’elle aurait souhaité. Je ne suis pas là pour prendre des décisions, je suis là pour contester des décisions trop hâtives qui mettent en difficulté le football français. »

 

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Sur la méthode de classement utilisée

« Il y a au départ un championnat de 38 journées avec, comme le dit le règlement de la LFP, 19 journées aller et 19 journées retour. Au bout de la 28ème, on décide qu’on va faire un certain nombre de calculs avec un classement basé sur des formules mathématiques et des arabesques. L’OL était à ce moment-là 7ème du championnat. On aurait dû mieux faire. Mais ce n’est pas parce qu’on aurait pu mieux faire et dû mieux faire qu’il fallait nous supprimer la perte de chance de pouvoir mieux faire.

Une compétition ne peut pas être traitée par des formules mathématiques en cas d’interruption. Le sport c’est aussi une glorieuse incertitude. On doit laisser les choses se faire en droit comme en état d’esprit. Quand on regarde la méthode de classement utilisée : Nice a joué 32 matchs cette année (OL : 44), a joué 15 fois à domicile en championnat (OL : 13 fois) et devait jouer encore Paris Marseille et Lille. Nice se retrouve 5ème alors qu’il était 6ème après la 28eme journée.

L’Etat français, pour venir au secours de la Ligue et de la Fédération sur les choix faits, vient de présenter une proposition d’aménagement de loi qui va être discutée à l’Assemblée. Cela vient dédouaner la Ligue et la Fédération des décisions qu’ils ont prises. Si une loi est mise en place pour légitimer ce qui a été décidé, c’est que ce n’est pas en relation avec l’esprit.  Je suis intéressé par savoir ce que députés et sénateurs vont répondre à ça. »

 

« Ce qui me surprend toujours, c’est qu’on vient me reprocher d’avoir été probablement pénalisé par des décisions mais on ne s’interroge pas pour savoir pourquoi elles ont été prises et à qui elles profitent ? »

 

Sur les recours intentés par l’OL

« Nous avons beaucoup hésité. Nous n’avons reçu le procès-verbal du Bureau de la Ligue et du CA du 30 avril que ce soir (NDLR : 6 mai). Ce matin, le CA de l’OL a pris la décision de déposer des recours. L’OL est côté en bourse. Mes actionnaires peuvent se retourner contre moi. Pourquoi n’avez-vous pas défendu l’intérêt général avec l’arrêt prématuré du championnat, puis la méthode de classement discutable ?

Le premier recours est auprès du Tribunal Administratif de Paris pour permettre qu’on puisse envisager de reprendre à très court terme le championnat. La décision prise par le Ministère est basée sur une date obligatoire au 3 août qui n’existe pas à l’UEFA. Je pense qu’on peut examiner en détail, y compris avec les services du Premier Ministre et du Ministre de la Santé, le protocole sanitaire adopté dans les pays européens qui est en train d’être validé par l’UEFA pour voir s’il y a une possibilité de reprise.

Le deuxième recours concerne les modalités d’arrêt du championnat. Si on ne peut pas reprendre, il faut voir si les décisions prises ont été légitimes. L’argent n’est pas le souci majeur. Depuis plus de trente ans, avec les filles comme avec les garçons, nous sommes allés du plus bas au plus haut niveau avec des décisions, sur le plan sportif et économique, différentes de ceux qui peuvent se poser aujourd’hui la question de continuer l’activité demain. »

 

Sur l’intérêt général du football français

Il ne s’agit pas de millions (NDLR : pour l’OL). Il s’agit d’abord d’un certain nombre de décisions dans l’intérêt général du foot français. Ensuite, il s’agira de regarder dans le détail si un certain nombre de clubs ont pu être désavantagés mais aussi si certains clubs ont pu être avantagés. Ce qui me surprend toujours, c’est qu’on vient me reprocher d’avoir été probablement pénalisé par des décisions mais on ne s’interroge pas pour savoir pourquoi elles ont été prises et à qui elles profitent ? »