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Fleury Di Nallo : Le recrutement dans la peau (6/6)

Publié le 25 avril 2020 à 07:00:00
Fleury Di Nallo : Le recrutement dans la peau (6/6)
Fleury Di Nallo est encore aujourd’hui, et pour longtemps, le meilleur buteur de l’histoire de l’Olympique Lyonnais, avec 222 buts inscrits en match officiel. Ces derniers jours, il a passé près de cinq heures au téléphone avec nous pour parler de la vie, de sa famille, de football et de lui. Dans ce sixième et dernier épisode, Fleury découvre un nouveau métier, à Lyon, puis à Montpellier. D’abord recruteur, il est ensuite devenu directeur sportif et responsable adjoint de la formation. L’occasion de revenir sur quelques épisodes absolument mythiques et inconnus.

« Combien de temps avez-vous joué pour Montpellier ?

J’ai fait deux saisons pleines. Je me suis installé et j’ai fait venir ma famille dans le sud. Au début de la troisième année, en octobre, j’ai reçu un appel de Zerbib (NDLR : Guy Zerbib était le bras droit du Président de l’OL). Il voulait que je revienne à l’OL comme recruteur, à partir de la saison suivante. Lyon me manquait, j’avais le cafard. Je suis allé voir Loulou pour lui dire que je ne pouvais pas refuser. Il a eu du mal, mais il a compris. Il m’a promis qu’il allait me payer jusqu’à la fin de la saison. Il a tenu parole. Loulou, c’était un homme de classe.

La nouvelle de mon retour à Lyon a commencé à circuler. Deux clubs de DH du Rhône m’ont contacté. Je pouvais encore jouer six mois. J’ai choisi de signer avec Villefranche sur Saône, qui était dernier, plutôt qu’avec Décines, qui était leader. Pourquoi ce choix ? On ne pouvait que remonter ! Mon premier match, évidemment, et c’est une nouvelle coïncidence, ce fut contre l’OL (NDLR : Equipe Seniors 3). On jouait en bleu et l’OL en rouge, avec le sponsor Lamborghini. On a gagné 2/0, devant deux mille spectateurs. A la fin de la saison, on a terminé troisième et on a pu monter en Division 4. C’est comme ça que j’ai arrêté définitivement ma carrière de joueur, en mai 1978.

 

« Vous le voulez ? Il a 23 ans et il est facteur »

 

Vous avez pris vos nouvelles fonctions à l’OL en juin 1978. Qu’avez-vous fait ?

Je devais recruter mais on n’avait pas d’argent. Rien. Pas un sou. On devait tout le temps faire des paris. Je cherchais des jeunes joueurs pour la formation, mais aussi des garçons qui évoluaient dans les divisions inférieures. Le premier que j’ai fait venir, c’est Jean Marc Valadier. Je jouais en Division 3, avec lui, à La Paillade. Il avait 21 ans, mais je savais qu’il avait largement le niveau de la Division 1. Et il a fait une belle carrière avec nous puis, ensuite, à Monaco et à Montpellier.

C’est aussi à peu près à ce moment-là que j’ai fait venir Laurent Fournier. Il avait quinze ans et il jouait aux Brosses (NDLR : quartier de Villeurbanne). C’était un joueur un peu particulier. De l’extérieur, il paraissait mou et nonchalant. Mais, quand il était sur le terrain, il dégageait quelque chose d’incroyable. Je savais que son père m’adorait. Je suis allé chez eux pour parler. Juste après, j’ai appris, par hasard, qu’il allait s’engager avec le centre de formation de Monaco. J’ai immédiatement filé jusqu’à la gare pour le retenir et le faire signer avec nous. Je me suis beaucoup battu pour lui, mais c’était un super joueur et un gars formidable. Dans le même genre, j’ai recruté Rémi Garde. Il était sélectionné avec les cadets du Lyonnais, mais il était sur le banc. Les entraineurs le trouvaient trop petit et trop maigre. Je le trouvais fort, je l’ai pris à l’OL.

 

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Quels autres transferts vous reviennent en mémoire ? On dit que vous avez découvert Jean Tigana (NDLR : 2ème au Ballon d’Or 1984). Est-ce vrai ?

C’est une histoire invraisemblable. Lors de ma dernière saison avec Montpellier, j’avais joué contre Toulon, en Coupe de France. J’avais mis deux buts lors de la première mi-temps. On se baladait. A la pause, le coach de Toulon avait fait rentrer un milieu de terrain tout sec qui m’a complètement éteint. Il courait partout, il nous a renversés. Un an après, Guy Zerbib m’a demandé de l’accompagner superviser un ailier gauche, à Toulon, Daniel Lubin (NDLR : Daniel Lubin signera à l’OL la saison suivante). A cette occasion, j’ai reconnu, dans l’équipe toulonnaise, celui qui m’avait bluffé un an avant. A la fin du match, quand on m’a demandé mon avis sur Lubin, qui était un bon joueur, j’ai dit que je voulais prendre le milieu qui courait partout et tout le temps. On m’a répondu « Vous êtes sûr ? Il a 23 ans, il est facteur le matin et s’entraîne simplement l’après-midi. Il ne joue pas beaucoup ». On n’avait qu’un seul salaire disponible, mais j’ai insisté pour le recruter. Arrivé à Lyon, il a passé les tests physiques. J’étais quand même inquiet, car il n’avait jamais été pro. J’espérais ne pas avoir fait une connerie. Le Docteur Ferret m’a dit qu’il y avait une erreur et qu’il fallait recommencer les tests. Le lendemain, le médecin m’a rappelé : «il n’y avait pas d’erreurs en fait. On a réalisé une nouvelle fois tous les exercices. Ton nouveau joueur a pulvérisé tous les records physiques du club. » Jean Tigana était épais comme une sardine, mais c’était un monstre. Il avait un moteur de Formule 1. En étant transféré à Bordeaux, trois ans après, il a sauvé l’OL de la banqueroute.

 

« Le coffre de sa voiture est tellement bien rangé ! »

 

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Nous suivons ensemble les matchs au Groupama Stadium, grâce à l’Association OL Légendes. Vous mettez très peu de temps pour juger un joueur. C’est assez impressionnant. Comment faites-vous ?

C’est inné. C’est comme quand je suis devenu joueur, pour la première fois, dans un club, à quatorze ans. Personne ne m’a vraiment appris. Mais, j’avais une astuce personnelle. J’arrivais toujours bien avant le match, pour assister tranquillement à l’échauffement. C’est le moment où les gars touchent le plus le ballon. On voit bien la technique et l’attitude du joueur. C’est un moment précieux. Ça m’est arrivé plein de fois de partir avant le match car mon avis sur le gars était fait !

 

Avez-vous d’autres transferts rocambolesques qui vous reviennent ?

Oui, les transferts des Yougoslaves ! En même temps que mon travail à l’OL, j’avais un magasin de sport, à côté de Gerland. Un jour, Louba (NDLR : Mihajlovic, vainqueur avec lui de la Coupe de France 1973) et Kovacevic (NDLR : Vladimir, attaquant international yougoslave, passé par Nantes et Angers, qui deviendra entraîneur de l’OL en 1981) sont passés discuter avec moi. J’ai demandé s’ils connaissaient, par hasard, un buteur. Ils m’ont répondu « Oui, on en connaît un, mais il a 26 ans, il est amateur et il joue en Division 2 à Zemun ». Franchement, je n’étais pas très enthousiaste. Ce n’était pas la description de la perle rare que j’attendais ! (Rires) J’en ai quand même parlé au Président de l’OL, Jean Perrot, qui m’a dit qu’on devait aller sur place, pour l’observer. On a vu un match à Belgrade, un dimanche matin à 10H, de Division 2 Yougoslave. Le quartier était blafard, le stade bien pourri. Il n’y avait que du béton et même pas un siège pour s’asseoir. C’était bidon mais, à cinq minutes de la fin, Nikolic a pris le ballon et, bim bam boum, il a marqué. « Fleury, qu’est-ce que tu en penses ? ». J’ai répondu que tout était très faible, mais que ce qu’il avait fait sur le but était un geste de classe. Il était gratuit. On l’a pris. Comme on n’avait pas d’argent pour un bon salaire, on lui a promis une énorme prime, cinq briques, s’il marquait vingt buts en Division 1, la première saison. Ça paraissait totalement impossible à atteindre. Le lendemain de son vingtième but, il était au siège du club. Il en a marqué vingt et un… (Eclat de rires) (NDLR : Nikolic est le 11ème meilleur buteur de l’histoire de l’OL, avec 78 buts inscrits, en cinq saisons).

 

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C’est Nikolic qui vous a parlé l’année suivante du gardien Slobodan Topalovic ?

Absolument ! Slobodan jouait à Belgrade, après avoir un peu échoué en Allemagne. Il avait déjà 29 ans et absolument aucune référence. Avec le Président, nous sommes allés le voir jouer. A l’échauffement, j’ai vu qu’il était tonique, vif et appliqué, mais rien de plus. Pendant quatre-vingt-dix minutes, il n’a rien eu à faire. Le match s’est terminé par un nul 0/0 et il n’y a même pas eu un tir. Nous sommes allés le voir juste après la rencontre pour discuter, mais on ne savait pas quoi faire. Louba (NDLR : Mihajlovic) faisait la traduction. Topalovic était aussi peintre. Il nous a offert un tableau chacun. En le quittant, le Président m’a dit « Fleury, on va le prendre ». J’ai répondu « ah bon, pourquoi ? ». « Parce que le coffre de sa voiture est tellement bien rangé que ça doit être un gars très rigoureux. C’est une qualité importante pour un gardien ! ». Topalovic a ensuite disputé plus de deux-cents matchs avec nous, comme quoi…

 

Après l’OL, vous êtes retourné à Montpellier pour vous occuper du centre de formation. Il y a des joueurs qui vous ont surpris ?

Il y a plein de recrutements de jeunes qui sont assez incroyables. D’abord, Laurent Robert (NDLR : qui deviendra international français), que j’ai repéré quand il jouait avec les cadets nationaux de la Réunion. C’était un tueur, un potentiel rarement vu. C’était le meilleur. On l’a piqué à Auxerre, après un scénario de film d’espionnage qui a rendu fou Guy Roux !

Et puis, il y a Ibrahima Bakayoko. Il a débarqué au centre de formation de Montpellier, avec un impresario, pour un essai. Personne ne le connaissait. J’étais responsable des jeunes, avec mon ami Mama Ouattara. Au bout de dix minutes d’entraînement, on a dit avec Mama « C’est qui ce phénomène ? Il sort d’où ce gars ? ». Le lendemain, on avait un match amical, contre la réserve de Cannes, qui avait une belle génération. On ne voulait pas trop montrer Baka tant qu’il n’avait pas signé chez nous, donc on ne l’a fait jouer que quinze minutes. Il a marqué deux buts. Trois jours après, on a fait une opposition, face aux pros de Montpellier. C’était quelques jours avant le début du championnat de Division 1, pour que l’équipe fanion soit en confiance. Je suis allé voir Michel Mézy (NDLR : Coach de Montpellier) pour le prévenir : « fais gaffe Michel, on a un mec là, c’est une bombe atomique. Il est à l’essai, il va tuer ton équipe ». On a gagné 3/0 contre les pros et Baka a mis les trois buts. Nouzaret (NDLR : Directeur sportif du club), qui n’avait même pas vu le joueur, a appelé directement Loulou pour qu’on puisse le faire signer le plus rapidement possible. On l’a pris. Dès qu’il a été sous contrat chez nous, il a eu une crise de palu. C’était un cadavre. Il n’avançait plus. Il n’en piquait plus une. Tout le monde se moquait de moi et j’avais l’air un peu con. Le coach était en colère. Puis, Baka a guéri et il a cartonné. Il m’appelait Papa. Je lui ai dit « Dis bien à tout le monde que c’est moi qui t’ai pris ! » (Rires)

 

« J’aurais adoré jouer dans le nouveau stade »

 

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Vous vivez football depuis soixante-dix ans. Pensez-vous qu’il est plus difficile de jouer aujourd’hui en professionnel ?

C’est très différent parce que tout a changé. Les joueurs d’aujourd’hui ont accès à des entraînements très sérieux, à des médecins, à des kinés…il y a je ne sais pas combien de personnes pour s’occuper d’eux. Physiquement, c’est bien meilleur aujourd’hui. Nous, on était amateurs dans le fonctionnement. On s’entraînait sur du gorrhe (NDLR : stabilisé de la région lyonnaise) ou sur des champs de patate. On allait chez le médecin en ville quand on était blessés. Notre masseur faisait ça pour le plaisir. Il était en fait tueur aux abattoirs (rires). Même la télévision a changé. Quand on regarde un match aujourd’hui, c’est magnifique et très bien filmé. Quand on diffuse les matchs du passé, on a l’impression que c’était tout bidon. Les caméras ont totalement fait évoluer le spectacle et mis en valeur tous les joueurs, même les plus moyens. Et puis il y a les terrains. Ce sont des billards. Quand je vois le nouveau stade (NDLR : Groupama Stadium) construit par le Président Aulas, c’est fantastique. Çà fait envie. J’aurais adoré jouer là-bas. Je n’aurais pas toujours été le meilleur, mais j’aurais fait des prestations incroyables dans ce stade. Je jouais souvent en fonction du nombre de supporters, je l’avoue. J’étais très fort pour les grands matchs et c’est un stade pour les matchs d’exception.

 

Nous avons beaucoup voyagé ensemble cette semaine, mais tout semble nous ramener à Lyon et à l’OL, n’est-ce pas ?

Toujours ! Je n’ai pas tout bien fait dans ma vie, mais j’ai été plus heureux que malheureux. Je viens du quartier et j’ai pu connaître des moments fabuleux. J’ai fait des rencontres extraordinaires. J’aime le football, Lyon et l’OL. C’est pour toujours. C’est ma ville, c’est mon club, c’est ma vie. C’est tout... »

 


 

Pour relire les épisodes précédents 

1er épisode : Aux origines du Petit Prince de Gerland

2ème épisode : Le Petit Prince aime les petits ponts

3ème épisode : Tout le monde en parle

4ème épisode : Un retour et un nouveau trio

5ème épisode : Le Red Star, Montpellier et Loulou Nicollin

6ème épisode : Le recrutement dans la peau